dim 8 mai 2005

Stages, stagiaires et entreprises

08 05 2005

A force de lire dans nos lettres de motivation que depuis notre plus jeune âge nous ne rêvons que de travailler pour eux, la plupart des employeurs ont fini par nous croire. Ils sont aujourd’hui persuadés de connaître parfaitement le stagiaire, cet animal taillable et corvéable à merci, disponible 26 heures par jour, prêt à se faire virer n’importe quand et avec pour toute rémunération le bonheur et la fierté de pouvoir écrire sur son CV « 6 mois d’expérience chez X ». Par Maité, notre redactrice de chic et de choc... ;-)

« La participation à un stage est gratuite et non rémunérée. L’organisation X n’assume aucune responsabilité juridique ou administrative à l’égard des stagiaires, qui n’ont pas le statut d’employés de X. Toutes les dépenses occasionnées par le stage, y compris les frais de voyage, le logement et l’assurance, sont à la charge du stagiaire ou de l’institution qui lui accorde son parrainage. Les stagiaires ne doivent pas s’attendre à être engagés par l’organisation X à l’issue de leur stage. Ils doivent présenter à leur arrivée un certificat médical attestant qu’ils sont en bonne santé et, s’il y a lieu, se procurer eux-mêmes le visa nécessaire. »


Cet article du statut des stagiaires vient tout droit du site Internet d’une grande organisation internationale qualifiée un jour de « machin » par un illustre général. Cette organisation, via ses agences, vise à améliorer la vie des Hommes dans le monde et de promouvoir l’égalité entre tous. Quand cette même organisation embauche des stagiaires au sein des pays membres pour accomplir les basses tâches administratives, elle se croit certainement dans son bon droit : aider les braves populations indigènes à acquérir un minimum de formation professionnelle… sauf que dans les pays les plus pauvres du monde, rares sont ceux qui peuvent se permettre de payer pour travailler. Ce système encourage donc la perpétuation d’un cercle vicieux, où seuls ceux qui ont l’argent (enfants de notables ou d’expatriés) ont accès à ces formations et pourront marquer sur leur CV ce prestigieux nom d’employeur qui leur ouvrira toutes les portes. Pour la réduction des inégalités on repassera…

Cet exemple est caractéristique du statut des stagiaires dans le monde. Nos grands-mères ne cessaient de nous le répéter : « tout travail mérite salaire ». Or cela fait bien longtemps que le stagiaire ne se limite plus à faire des photocopies et amener le café à son chef bien aimé. La plupart d’entre eux occupent aujourd’hui des postes à responsabilités, assistant chef de produit, assistant du directeur administratif et financier, assistant contrôleur de gestion, chef de projet… Certes, mais il faut savoir que dans le cadre d’un stage obligatoire, aucune cotisation n’est due par l’entreprise d’accueil si le stage n’est pas rémunéré ou que la gratification est inférieure ou égale à 30 % du SMIC mensuel (25% si le stage n’est pas obligatoire). Le stagiaire représente donc une aubaine sur pattes : on peut lui demander de posséder un haut niveau de formation théorique (BAC + 5 et plus) et pratique (expérience professionnelle d’un an ou deux préférée), de parler huit langues (Hongrois impératif), de chuchoter à l’oreille des ordinateurs (connaissance de C++ exigée), d’être jeune (avoir moins de 21 ans) et beau (joindre photo d’identité), et en plus il ne coûte rien.

L’objectif de formation est prééminent dans un stage. L’entreprise qui accueille un jeune professionnel doit investir pour le rendre opérationnel, lui apprendre sa culture du travail, lui transmettre techniques et pratiques. C’est long, ça coûte cher, mais au bout de six mois le stagiaire est formé, efficace, et souvent très loyal vis-à-vis de son entreprise d’accueil. Alors pourquoi, mais pourquoi donc, recommencer tout ce processus inévitable, en mettant à la porte le fruit de tant d’attentions pour en accueillir un autre aussi neuf et incapable que le précédent six mois auparavant ? La question du salaire est un calcul à très court terme : certes les prétentions salariales du nouveau stagiaire seront moindres que celles d’un jeune professionnel, mais il produira aussi beaucoup moins, et il faudra de nouveau investir dans sa formation. La qualité des stages souffre aussi de ce phénomène. Un chef de département sachant pertinemment qu’il ne pourra garder son nouvel employé au-delà de la date indiquée sur la convention sera moins enclin à lui donner des missions formatrices et à « perdre du temps » (puisqu’à ce niveau, c’est bien de cela qu’il s’agit) à lui apprendre un métier. La conclusion de cet état de fait est simple : aujourd’hui au sein de certaines grandes entreprises, des départements entiers fonctionnent sur des cycles de trois à six mois, sur les épaules d’une multitude de stagiaires chapeautés par un ou deux véritables employés. Tableau réjouissant qui n’améliore guère les statistiques sur le taux d’emploi des jeunes diplômés (16,3% de chômage chez les 18-30 ans…)

La raison de cet état de fait est dramatiquement simple : trop de demandes de stages, pas assez d’offres. L’invention des « années césure », si elle permet aux jeunes diplômés de justifier de cette fameuse année d’expérience essentielle pour entrer sur le marché du travail, a surtout offert aux entreprises un véritable vivier de main d’oeuvre qualifiée et bon marché dans lequel puiser sans relâche. L’idée de formation qui sous-tend le stage est bonne, mais son application ne correspond plus à la réalité. Que faire dans ce cas ? Quelques idées qui valent ce qu’elles valent, mais vous avez un super bouton commentaire et des tas de jolis forums pour vous exprimer !
  • pour éviter que les employeurs ne se livrent à des jeux comptables autour des cotisations, il pourrait être bénéfique de ne plus exonérer les stages des cotisations sociales (du moins pas totalement). Cette mesure avait pour but d’inciter les entreprises à embaucher des stagiaires : puisqu’elles ne sauraient maintenant fonctionner sans eux, on peut peut-être abandonner ce genre de mesures…
  • obliger les entreprises à verser un salaire « de survie » à ses stagiaires : indemnités de transport et de logement, tickets restaurants. Il ne s’agit pas forcément de faire un max de bénefs en six mois, mais de vivre, tout simplement…
  • pour améliorer le sort des jeunes diplômés, on pourrait promouvoir un système où par exemple, pour chaque CDD de deux ans signés après un stage, les cotisations sociales à verser seraient minimales voire nulles durant la première année.

Comme le disait une de nos profs, « le jour où tous les stagiaires de France feront grève, l’économie du pays se retrouvera pratiquement bloquée »… prêts alors pour la création d’une internationale des stagiaires ? ou plus utopiquement et plus pacifiquement pour que nous, jeunes diplômés et futurs top manager, fassions à notre niveau évoluer la situation : un petit pas pour l’entreprise, un grand pas pour le stagiaire.

1 commentaire à Stages, stagiaires et entreprises

06 10 2005
Jeremie :

Cet article est tellement vrai et me concerne grandement. Cela faisait longtemps que j'attendais d'en lire un comme celui-ci.
J'ai passé 5 ans de ma vie à faire des stages (obligatoires ou non) non rémunérés. J'ai étudié en commerce international et les stages m'ont bien appris à me faire exploiter. Et ca dans plusieurs pays (Europe, Canada Afrique).
Une chose est sûre, les jeunes francais (étudiants ou non) sont bien connus dans le monde pour travailler gratuitement. Alors bénévolat volontaire ou exploitation par les stages gratuits, je pose la question. En tout cas les fameuses écoles de commerce et autres universités francaises devraient revoir leurs formations incluant des stages et revoir les conditions de ces stages. Car celles-ci contribuent grandement à l'exploitation de leurs étudiants par les entreprises.

Si mon histoire vous intéresse je suis prêt à la faire partager. Faites le moi savoir. J'en ai beaucoup vécu et beaucoup à dire.